Voici un texte plutôt drôle et totalement inédit d'un auteur fidèle aux éditions du 3/9 :

Fragrance articulaire

 

Au départ, d’une certaine manière, il y a ma hanche. Là où ma main aime à se poser naturellement lorsque je suis nu et qu’il n’y a rien d’autre qui saille. (Oui, mes hanches sont plutôt larges pour un garçon ‒ ce qui n’est pas une difficulté, mais fut un réel complexe.) Et de là, la tête dans le cotyle, le fémur descend. De l’autre côté, partant de la cheville, montent le tibia et la fibula. Et c’est au genou qu’ils se rencontrent. Enfin, pas directement, le lieu est trop stratégique. Il y faut de la diplomatie, et même deux ambassadeurs : les ménisques. Quant à la rotule, elle vient se poser là comme un bouclier, un superviseur stabilisateur qui, par-dessus le marché, donne un coup de main au quadriceps. C’est elle qu’on sent directement sous la peau. Qu’on sent avec les doigts. Les doigts de la main qui se pose naturellement sur la hanche. La hanche trop large. Mon bassin trop féminin ! Mais heureusement, il y a aussi ce que j’aime et ce qui se sent avec le nez ‒ que j’ai fort, également, mais c’est une toute autre histoire…

Mes genoux sentent bons. Il faut bien que j’aie des compensations ‒ à cause de mes hanches et de mon nez… et puis de mes jambes arquées et de mon dos voûté. En toute modestie, je dois le reconnaître, ou l’avouer, je sens bon des genoux. Oui, eux qui sont la rencontre du fémur, du tibia et de la fibula, de la rotule, de cartilages, de liquide synovial, de tendons et autres tissus sentent bon. Sans oublier les vaisseaux sanguins, la peau et les quelques poils qui sont aux premières loges. Et tout ça sent bon, bizarrement. En tout cas les miens, mes genoux. Et les deux. Je crois bien qu’ils sentent tous deux la même chose. Mais que sentent-ils ?… Eh bien, c’est typiquement l’odeur de mes genoux ! Ça ne ressemble à rien d’autre. Ça sent moi. Enfin une partie de moi, car, en effet, tout ne sent pas aussi bon chez moi… c’est-à-dire à la surface de mon corps. De toute façon, certaines parties se situent de telle manière qu’elles sont difficilement atteignables, ou même approchables par mon nez. Je ne peux pas les sentir. Ce qui ne veut pas dire que je ne les aime pas. Mais je préfère quand même mes genoux.

D’ailleurs j’ai toujours préféré faire du genou que faire du pied. Ne serait-ce que par respect pour la personne dont on tente d’attirer l’attention bienveillante. Le pied est trop loin. J’aime bien mes pieds, mais, lorsqu’ils sont chaussés, ils deviennent un peu étrangers ‒ même lorsqu’ils sont élégants… surtout dans ce cas ! C’est, par conséquent, un sentiment bien éloigné de l’intimité que j’ai avec mes genoux que je ressent pour mes pieds. Une intimité qui, d’ailleurs, atteint son paroxysme avec la position dite « en chien de fusil », lorsque, afin de parfaire, justement, cette communion entre mon être et mon corps, tout en bénéficiant de ma fragrance articulaire si particulière, j’enlace, j’embrasse mes jambes.

Oui, j’aime mes genoux. Le reste, je ne m’en fous pas, mais j’aime mieux mes genoux. Il faut dire qu’ils sont bien placés : je ne les ai pas juste sous les narines toute la sainte journée et, en revanche, si je veux en approcher mes cellules olfactives, les humer ou simplement les caresser, rien de plus simple. D’ailleurs, à part les bras et les mains, c’est quand même ce qu’il y a de plus facile à renifler sur son propre corps.

Je parle donc d’une odeur que je connais depuis toujours. Je ne pense pas qu’elle ait beaucoup évolué. C’est pourquoi je l’aime, sans doute… Souvenirs d’enfance, nostalgie, serait-ce en quelque sorte une « préférence acquise » ?... Mes genoux n’auraient donc pas un parfum extraordinaire ?!…. Bien que je n’aie jamais pensé qu’il le fût, même si je ne l’ai jamais retrouvé chez quiconque ni nulle part. Unique, mais pas extraordinaire. Comme des empreintes digitales. Unique... et tout de même très agréable ! « Extraordinaire » est sans doute trop fort… Il est vrai que celles qui ont eu l’occasion de profiter de ce trait ne l’ont jamais constaté toutes seules ‒ en tout cas jamais formulé spontanément. Et que lorsque je leur signalais ce fait indéniable et, au moins, hautement remarquable, que mes genoux sentaient, et qu’ils sentaient bon, je n’ai obtenu qu’acquiescements polis et prompts oublis.

Mais si la seule force de cette fragrance était à rechercher dans l’enfance, chacun devrait jouir de celle de ses propres genoux. Or je ne crois pas que ce soit le cas. Ce qui semble confirmer le caractère unique, ou au moins exceptionnel, de cette émanation. Une fragrance peut-être pas extraordinaire, mais un phénomène exceptionnel. Cette rareté, pour le moins ‒ et à condition qu’odoriférant soit l’adjectif adéquat ‒ compense quelque peu mes hanches, mon nez, mes jambes, mon dos… et mes fesses plates, mes épaules trop étroites, ma tête trop allongée, ma pauvre pilosité, mes yeux trop petits et trop rapprochés…

Si j’étais nez… Distinguons bien l’organe de la profession, j’évoque ici cette dernière, dans le cas contraire, je dirais que je suis trop nez. Si j’étais nez, donc, j’aurais tenté de reproduire cette fragrance articulaire. Et j’y serais sans doute parvenu, puisqu’elle n’est décidément pas extraordinaire. Mais aurait-elle plu ? Toute la question est là… Sous forme de liquide remplissant un joli flacon, son succès est envisageable. En revanche, en forme de genoux maigres et pâlots, constituants d’un corps ici déjà esquissé, je sais que non… Mais peut-être n’ai-je pas bénéficié de suffisamment de publicité…

J’ai tout de même un peu plu, confidentiellement mais réellement. Je désire juste que ça perdure, quitte à voir le vivier, encore, se réduire. En terme de séduction, malgré mon capiteux pouvoir trop secret, j’ai acquis très vite modestie et sobriété. Et ce n’est donc, hélas ! pas aujourd’hui, que je vais aspirer à ce que, devant moi, spontanément, une charmante personne tombe à genoux !

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